La rue indienne

A l’occasion d’un stage IdM, j’ai pu découvrir et arpenter quatre mois durant les rues indiennes. Etudiante en architecture, je suis partie pour proposer un plan d’urgence de reconstruction en cas de catastrophe tel un tremblement de terre de magnitude 7,8 comme l’a connu Ahmedabad en 2001.

Au-delà du stage, j’ai surtout appris à connaître un art de vivre, une manière d’être et de penser et un tout nouveau monde qui ne fait qu’étonner chaque jour. Cela commence à peine posé le pied au sol indien.

«La rue indienne»

C’est la première chose que l’on remarque à nos dépens en Inde: L’espace public. Tout est différent! Tout nous saute aux yeux, aux oreilles, au corps. On est instantanément pris dans un tourbillon de couleurs, d’odeurs, d’agitation, de bruit et de poussière. La rue indienne s’impose comme une scène de spectacle permanent.

En Europe, depuis l’urbanisme romain en passant par le modernisme et le fonctionnalisme du siècle dernier, les places se sont développées au détriment de la rue. Flux et fonctions ont été séparés réduisant la rue à son simple usage de voie et lui niant toutes qualités sociales potentielles. Mais la rue n’est pas morte partout!

Dans ma vision très européenne de la ville, fraîchement arrivée à Ahmedabad, j’ai naïvement demandé au rickshaw-driver de me déposer «au centre» de la ville. Par là, j’imaginais, une place, un espace central qui rassemble des activités, des échanges. Hésitant, il m’a déposée…dans une rue. Aussi semblable à la rue d’avant, qu’à celle d’encore avant.

Mais si les villes indiennes n’ont pas de places, c’est que leurs rues accueillent ces mêmes fonctions. Dans les Veda indiens, les cités idéales sont caractérisées par un réseau de rues sans place ni jardin public. L’espace social était obtenu par les deux rues principales, type d’espace adapté aux processions.

Ainsi, la rue et le trottoir se confondent en espaces de circulation, marché, habitat précaire, terrasse… L’espace est investi par les activités, avec des limites souples.

Des grandes villes comme Ahmedabad ou Bangalore voient leurs routes encombrées en raison d’un manque de transport public allié à la privatisation partielle des bords de route. Les trottoirs subissent de nombreuses appropriations informelles ou sont colonisés par des étals commerciaux. On étend son coton sur le trottoir, on y fait bouillir le chai pour la famille, on y vend sa marchandise. Parfois des abris deviennent résidence permanente, les plus pauvres dormant à même le sol. L’Histoire, la pauvreté et le climat ont fait qu’une partie conséquente de la population «vit dehors».

La rue devient une extension de l’espace privé comme de l’espace public. Elle est à la fois lieu de circulation et lieu de vie. Les bâtiments et la ville fusionnent. Cet espace mixte, ni public, ni privé, favorise les interactions sociales nécessaires à l’émergence d’une communauté.

Ainsi l’espace indien se vit dans un contexte, les uns par rapport aux autres. Il n’y a d’ailleurs pas d’adresse absolue en Inde, mais une position relative d’un lieu par rapport aux autres bâtiments. On ne dira pas «5 rue des Tilleuls» mais «face au restaurant X, près du X, quartier X». Il y a une conception homogène de la ville, tenue par ce réseau de rues.

Malheureusement aujourd’hui la ville indienne est souvent dominée par la circulation. Les piétons sont exposés et vulnérables. Le promeneur européen qui a l’habitude d’être dirigé par des codes et des barrières sera désorienté dans la multitude d’activités qui prennent place au même endroit sans savoir où elles finissent ni où elles commencent. Traverser une route à pied devient un challenge; il est souvent contraint de descendre du précieux trottoir en raison d’obstacles et encombrements pour zigzaguer entre les véhicules, s’en remettant à sa bonne étoile et à la qualité des freins des motos.

La rue indienne, bien qu’étant le siège de multiples conflits d’usage, rayonne par sa richesse et sa diversité. La vie est là, elle s’y offre en spectacle. Cependant l’insécurité du piéton altère la qualité de cet espace, incapable d’accomplir ses principales fonctions de circulation et de sûreté.

Alors quelle sera la ville de demain?

Lise Tourneboeuf